4 août 2009

Strategie Chinoise

Quelques réflexions sur la conception chinoise de la stratégie

Art de la guerre ou stratégie?

Ce concept de stratégie (tel qu'il est perçu en chinois) concentre toutes les ambiguïtés, toutes les interrogations que suscite la question de l'adéquation parfaite des termes et des notions entre deux mondes aussi éloignés que l'étaient, et le sont sans doute encore, la Chine et l'Europe, l'Asie extrême-orientale et le monde occidental.



Selon la définition de Sun Zi la stratégie va des "mesures" aux "capacités", capacités qui elles-mêmes engendrent les "calculs", puis les "évaluations" qui mènent à la victoire. La stratégie est donc un processus et le stratège qui analyse la situation n'est pas l'égal du tacticien, zhanzhe, qui mène le combat, même si les deux peuvent être confondus dans une même figure.
L'essentiel de la réflexion stratégique en Chines'est produit entre le ve siècle et le IIe siècle avant Jésus-Christ, alors que, du fait de l'importance croissante prise par les guerres incessantes entre États, les princes s'entouraient de spécialistes de la guerre, dont l'étude s'avérait d'une importance vitale pour l'État.

La période historique des Royaumes Combattants est l'une des plus riches de l'histoire de la Chine. Quel que soit le champ de la réflexion, les siècles qui suivront la fondation du 1ier Empire ne verront bien souvent qu'approfondissement de théories élaborées entre le 5e et le 1er siècle avant JC.

Dans le domaine de l'art de la guerre, on peut même considérer qu'après cette première période particulièrement riche, les avatars ultérieurs de la réflexion stratégique en Chine ne seront qu'adaptations tactiques inspirées par l'évolution des techniques et des menaces.

La période des Royaumes Combattants est, en fait, la seule période de l'histoire chinoise au cours de laquelle des États indépendants mais appartenant à égalité au même champ culturel, tels les États de l'Europe moderne, se sont opposés entre eux dans de véritables guerres. A partir du IIe siècle avant Jésus-Christ, l'Empire chinois, hégémon culturel à l'échelle de l'Asie extrême-orientale, ne se trouvera confronté, jusqu'au milieu du XIXe siècle qui verra un renversement cruel des équilibres avec l'irruption du monde occidental, qu'à des peuples considérés comme barbares ou des soulèvements internes. La guerre alors ne sera plus, en quelque sorte, qu'expédition punitive.

C'est ainsi que la réflexion stratégique en Chine, dans ce qu'elle a de plus universel, appartient à une période très ancienne, l'adoption d'un terme nouveau et "moderne" au XIXe siècle pour désigner la stratégie ne faisant qu'entériner la fin d'une réflexion originale, la soumission à un modèle culturel occidental désormais universel.

Zhanlue, le terme aujourd'hui utilisé en Chine pour traduire "stratégie", est en effet d'usage récent. Cette expression n'est jamais utilisée dans les textes plus anciens, fondateurs de la réflexion stratégique chinoise, qui tous parlent de "lois de la guerre", bingfa. Composé des deux caractères, zhan, qui désigne le combat, et lue, qui signifie combiner, gouverner, cette traduction moderne de stratégie fait partie de ces termes créés ou introduits, souvent via le Japon de l'ouverture Meiji, pour transposer en chinois ou en japonais, de la manière la plus proche mais également la plus limitative possible, des concepts empruntés au mode de pensée occidental.

L'histoire de ce changement de terme reflète, au niveau de la pensée militaire, le malaise des penseurs chinois, dont ils ne sont pas sortis aujourd'hui, entre tradition indigène et occidentalisation. Jugée non "moderne", la portée universelle de la pensée stratégique chinoise a longtemps été niée, notamment mais pas uniquement, par les nationalistes qui y voyaient un héritage sclérosé de la Chine impériale.

Il est vrai que, comme pour l'œuvre de Confucius et de ses disciples, l'élévation au rang de "classiques" sous la dynastie des Song (960-1279) des ouvrages de réflexion stratégique hérités de l'antiquité, au premier rang desquels l'art de la guerre de Sun Zi, avait beaucoup contribué à l'appauvrissement d'une pensée qui va bien au-delà de la vénération réductrice dont elle a été l'objet.

Mais les communistes chinois, contrairement à nombre d'affirmations et à leur ancrage initial dans un monde paysan irrigué de vieux courants de pensées porteurs, au travers des romans populaires en particulier, des formes les moins "régulières" de la tradition stratégique chinoise, ont également été profondément influencés, et Mao Zedong le premier, au travers du modèle soviétique, par la réflexion stratégique occidentale.

En fait, il semble que ce qui fonde la spécificité de la stratégie en Chine, en particulier les idées de mouvement et d'adaptabilité, se soit réfugié, depuis la fondation du premier Empire, dans les mouvements non orthodoxes extérieurs au pouvoir en place. Aujourd'hui, le champ victorieux de la stratégie chinoise en Asie est celui de l'économie alors que la réflexion sur la guerre, privilège des pouvoirs en place, se caractérise par son manque de souplesse et ses difficultés d'adaptation.

L'exemple des interventions militaires de la RPC hors de son territoire depuis la prise du pouvoir par les communistes chinois, en 1949, et les résultats très mitigés de l'opération contre le Viêt-nam, en 1979, viennent mettre en évidence cet oubli des principes essentiels d'adaptabilité, de capacité d'évaluation, de mobilité qui constituent le fondement de l'art de la guerre tel qu'il a été défini en Chine il y a plus de 2 000 ans.

Dans la Chine ancienne, le concept de stratégie était à la fois moins précis et beaucoup plus riche que cette "direction des combats" si précisément traduite par le terme zhanlue. Dans les anciens traités, la stratégie, bingfa, ce sont toutes les règles, les lois, les méthodes qui gouvernent la guerre, les combats, l'usage des armes. On peut même considérer, à la lecture des ouvrages de Sun Zi et de Sun Bin par exemple, que le champ sémantique de bingfa - et c'est ce qui explique cette traduction "d'art de la guerre", très peu précise au contraire, et par là même beaucoup plus proche de l'expression chinoise - s'étend de la grande stratégie à l'organisation des combats sur le terrain en incluant les questions d'organisation militaire, de logistique et de discipline. Par ailleurs d'autres termes comme dao, la voie, mais aussi les moyens, peut avoir, dans le contexte de ces écrits, en particulier chez Sun Bin, le sens que nous accordons à stratégie.

Si les Chinois, bien avant les Occidentaux, ont cherché à "penser" la stratégie, ils ne se sont peu penchés sur la définition du concept lui-même.

  • La stratégie, c'est l'art de la guerre
  • la stratégie, c'est une pratique.


En ce sens, les traités militaires de la Chine ancienne ont pu apparaître à nos esprits occidentaux comme manquant de rigueur, mais leur imprécision même renferme une richesse conceptuelle indéniable.

C'est justement parce qu'elle ne se limitait pas à la direction des combats, c'est par l'importance essentielle qu'elle accordait aux ruses, aux stratagèmes, aux détours, fondement d'une "immoralité"
aujourd'hui dénoncée dans des pratiques commerciales considérées comme déloyales,

c'est par son exploitation des concepts de forces régulières et de forces extraordinaires, que la pensée stratégique chinoise a pu trouver ses applications les plus fidèles, aux marges du pouvoir plus qu'en son cœur.

Le concept de stratégie en chinois, bingfa, désigne donc d'une manière très large l'ensemble des moyens qui permettent de créer les circonstances de la victoire après avoir analysé la nature de l'ennemi de manière à obtenir un avantage maximum pour un coût minimum. C'est en ce sens que les stratèges chinois de l'Antiquité ont été révolutionnaires en introduisant une rupture essentielle dans la conception de la guerre.

A partir de Sun Zi, dès le IVe siècle avant Jésus-Christ, la guerre ne sera plus assimilée à un duel entre princes ou entre États, avec ses règles et son code de l'honneur ; la guerre désormais n'a d'importance que par rapport à l'objectif recherché.


C'est en ce sens que le concept de stratégie dans les écrits chinois sur la guerre dépasse la guerre elle-même et la période historique à laquelle cette réflexion a été formulée, atteignant à une universalité qu'il est peut-être plus facile de reconnaître aujourd'hui, alors que les confortables certitudes stratégiques du système bipolaire ont disparu avec l'effondrement du monde soviétique.

source gustave
Olivier VEROT
Stratégie Chine

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